Par ses scènes continuelles, le jaloux provoque ce qu’il redoute le plus: l’éloignement, l’infidélité et la rupture.

 Couple: les idées reçues

“C’est à cette heure-ci que tu rentres? Où étais-tu? Avec qui?” Du soupçon aux accusations, le pas est vite franchi par le jaloux chronique. Insupportable. Pour elle, obligée de se justifier en permanence, et pour lui, torturé par la pensée obsédante d’une possible trahison. Patrick en sait quelque chose. Cet ancien cameraman de radio-canada, devenu journaliste médical puis thérapeute, raconte son expérience personnelle dans le livre qu’il vient de publier sur l’anxiété. Il y a vingt ans, conscient des effets désastreux de sa jalousie sur sa vie affective, Patrick entreprend un travail de longue haleine afin de surmonter ses peurs. Enthousiasmé par l’efficacité de techniques comme le rebirthing, la gestalt et la bioénergie, il s’initie à ces pratiques qu’il enseigne depuis une quinzaine d’années lors de consultations individuelles ou en groupe.

“La jalousie, explique-t-il, puise ses racines dans la petite enfance. Elle est toujours fondée sur une ancienne souffrance due à la séparation. La crainte que cette souffrance ne resurgisse est vécue douloureusement et s’inscrit dans la vie de l’adulte, le poussant à rechercher des signes d’infidélité chez sa partenaire.

” La psychanalyse freudienne distingue trois formes de jalousie. La première, considérée comme normale, naît suite au comportement infidèle ou provocateur du partenaire. La deuxième, pathologique, n’est qu’une projection sur autrui de ses propres fantasmes d’infidélité: la personne tentée par l’adultère s’imagine que l’autre est dans le même cas et vit alors dans la hantise d’être trompée. Enfin il y a la jalousie délirante, un mécanisme de projection fondé sur des tendances homosexuelles: inconsciemment séduit par un rival potentiel, un homme peut croire que sa compagne est forcément sous le charme, elle aussi…”

ah la jalousie

La jalousie n’a-t-elle pas pour cause principale le manque de confiance en soi, le fait qu’on ne se croie pas capable de retenir l’autre? 

Il est vrai que le jaloux est toujours profondément insécure. Il se dévalorise. Il se juge inférieur aux autres, n’a pas d’amour-propre et serait prêt à tout pour éviter que sa partenaire ne le quitte. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve parfois d’un orgueil incroyable, et de ressentir également honte et culpabilité.

 

Il y a aussi la question du pouvoir, du contrôle qu’une personne veut exercer sur une autre… 

Dans ce cas, il faut s’intéresser aux raisons pour lesquelles cette personne cherche à tout contrôler. Derrière ce besoin de maîtrise, on trouve toujours la peur d’être abandonné, de se retrouver seul, de souffrir. Vous pourriez me demander si, après tout le travail personnel que j’ai fait, je suis encore jaloux. La réponse est: fondamentalement oui. Car ma nature profonde est la même. J’ai été marqué par un traumatisme dont la cicatrice est toujours présente. Mais contrairement à ce qui se passait il y a vingt ans, c’est une cicatrice qui ne saigne plus et qui ne me fait plus souffrir. La thérapie permet de cesser de se laisser submerger par de nombreuses émotions non identifiées, de travailler en amont de sa jalousie. Si je me connais mieux, je deviens capable de stopper le mécanisme au moment où il se met en place et j’évite de céder aux réactions causées par mes propres peurs. Ma compagne vient de s’inscrire à des cours d’espagnol. Autrefois, mon réflexe eût été de lui demander à son retour s’il y avait des hommes parmi les élèves, s’ils étaient nombreux et quel était leur âge: j’aurais voulu savoir immédiatement si je courais un risque. Aujourd’hui, je sais très bien qu’une telle attitude est malsaine, morbide, et qu’elle engage la relation sur un terrain dangereux. Donc j’évite d’entrer dans ce jeu dont je connais parfaitement l’origine. Un autre élément entre en ligne de compte: c’est l’amour, la confiance que j’accorde à ma partenaire, parce que j’ai appris à la laisser être ce qu’elle est, sans calcul.

 

Que dire d’une forme de jalousie, non sexuelle celle-là, ressentie par une personne qui ne supporte pas que son conjoint se livre à des activités sans elle, qu’il s’agisse de la pratique d’un sport, par exemple, ou d’une soirée passée avec un ami? 

Le problème est le même. Puisqu’il se considère comme inférieur, le jaloux a droit dans son esprit à tous les égards. Il veut être materné. Que sa partenaire risque de partir avec un autre ou qu’elle passe une soirée à discuter avec ses amies, pour lui c’est toujours une séparation, une peur de la rupture.

 

Finalement, à force de faire des scènes, un homme très jaloux peut se rendre si insupportable que sa femme décidera vraiment de le quitter! 

Je l’ai vérifié avec la jalousie: on provoque précisément ce qu’on craint le plus. En suspectant continuellement sa partenaire chaque fois qu’elle est avec un homme, le jaloux crée entre elle et n’importe quel autre homme une complicité spontanée, qui renforcera d’autant sa méfiance et dont il se servira pour poser des questions et faire quantité de reproches. C’est ainsi qu’on crée l’enfer conjugal!

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Les hommes sont-ils plus jaloux que les femmes? 

Je pense que la jalousie est équitablement répartie entre les sexes. Mais elle est plus difficile à vivre pour l’homme, qui a tendance à refouler ses sentiments. La jalousie fait appel à des émotions que la femme, de par sa nature, est habituée à voir surgir, à accueillir et à gérer, même si cela ne l’empêche pas de souffrir. Alors que l’homme les nie souvent jusqu’au moment où elles deviennent insupportables. La jalousie peut rester souterraine pendant des années, puis se manifester brutalement. Elle provoque chez l’homme de telles tensions qu’il peut presque en venir à souhaiter surprendre sa compagne dans les bras d’un autre. A cette idée, j’éprouvais une certaine jouissance qui m’a donné à réfléchir! J’attendais inconsciemment le soulagement qui naît de la disparition des tensions, un peu comme le patient à qui le dentiste s’apprête à arracher une dent et qui sait qu’à la douleur succédera le bien-être. Dans mon cas, la jalousie n’était pas fondée. Mais même si j’avais éprouvé cette sensation de soulagement, elle aurait été de courte durée, et de nouvelles tensions seraient apparues: “Que vais-je faire, la sachant maintenant dans les bras d’un autre? Va-t-elle le retrouver? Quels sont leurs projets?”

 

Lorsque la jalousie n’est pas fondée, peut-on apaiser le jaloux en dédramatisant, en discutant?

Inutile. Quelle que soit la manière dont vous parlez à un jaloux, il n’entendra que sa jalousie, car il est entièrement dominé par la peur. Autrefois, quand je me rendais à une soirée avec ma compagne, je l’accaparais et me montrais plus attentionné que d’habitude de crainte qu’elle ne discute avec un autre qu’elle aurait pu trouver plus intéressant que moi. Mon comportement était de mobiliser entièrement son attention. Et si un homme se mettait tout de même à parler avec elle, j’adoptais une autre tactique. Je lui faisais la gueule, ce qui était encore une façon de récupérer son attention, puisqu’elle finirait forcément par me demander ce qui n’allait pas. En rentrant, je lui lançais: “Il te plaît, reconnais-le!” ou “Qu’est-ce que tu lui trouvais, à ce mec, dis-le!” Si elle me faisait remarquer que cet homme ne l’intéressait pas, je pensais: “Est-ce qu’elle ne me ment pas, pour me protéger ou pour le retrouver à mon insu?” Le jaloux est constamment dans le doute. Quand il est en pleine crise, la discussion est impossible. Il n’y a que des accusations, de la part du jaloux, et des défenses adroites ou maladroites, de la part de sa partenaire. C’est un dialogue de sourds.

 

Comment avez-vous appris à faire confiance? 

Je n’ai pas appris à avoir confiance en l’autre, j’ai appris à avoir confiance en moi. C’est toute la différence. N’oubliez pas que la jalousie est fondée sur un sentiment d’infériorité. A partir du moment où j’ai fait ce travail sur moi, qui m’a permis de mettre en valeur mes qualités et mes ressources personnelles que j’ignorais jusqu’alors, je n’ai plus éprouvé la crainte de voir ma compagne partir avec un autre, sachant que le cas échéant j’étais capable moi aussi de retrouver quelqu’un avec qui partager ma vie. Je suis un fusionnel, et la perspective d’une rupture, de devoir rester seul, est de nature à m’angoisser. Mais j’ai compris que grandir, c’est aussi reconnaître qu’on est seul au monde, et l’accepter. Il ne sert à rien de vouloir se plonger dans une fusion immédiatement après une rupture. Ce qui est tragique, c’est que la plupart de ceux qui se font “larguer” tombent dans les bras d’une autre femme quelques jours plus tard… pour reproduire aussitôt le même scénario avec leur nouvelle compagne.

 

Comprendre son propre fonctionnement n’aide pas forcément à agir différemment. Il y a un grand pas entre la connaissance et la pratique…

• Des techniques comme la gestalt permettent d’aider la personne à voir comment elle s’empêche elle-même d’être heureuse. Même sans être jaloux, nous avons tendance à reporter sur l’autre la responsabilité de nos souffrances. C’est plus facile, mais ne nous permet pas d’avancer. Nous sommes tous responsables de ce qui nous arrive. Et c’est la répétition des comportements compulsifs qui, parvenant à la conscience, fait qu’un jour on se dit: “C’est la ixième fois que je me retrouve dans cette situation, je pourrais peut-être faire autre chose!”

“Derrière ce besoin de maîtrise, on trouve toujours la peur d’être abandonné, de se retrouver seul, de souffrir.”

 

Couple: les idées reçues

Dans son livre Apprivoiser l’Anxiété*, Léo Lederrey expose la manière de parvenir au bien-être à travers différentes approches psychothérapeutiques ou de développement personnel. Les aléas de la vie à deux n’y sont pas oubliés. Ainsi ces idées fausses à propos du couple: “Notre couple comblera notre solitude. Il durera toujours. Ce qui est à moi sera à toi. Nous nous dirons tout. Les disputes sont néfastes. Nous nous appartiendrons. La jalousie est une preuve d’amour. Les enfants sont le but ultime du couple. En aimant, il n’y a pas de difficulté. Nous serons toujours complémentaires. Nous dépendrons l’un de l’autre. Le sacrifice est une preuve d’amour. Tu répondras à tous mes besoins. Nous ferons tout ensemble. Nous partagerons tout. Nos amis seront les mêmes. Nous serons toujours fidèles.” Les vrais droits du couple sont également passés en revue: “Le droit de se dire non; de disposer librement de son temps et de son argent; d’avoir ses propres convictions; de prendre des décisions sans en parler à l’autre préalablement; de prendre des vacances sans l’autre; de ne pas avoir envie de faire l’amour; de ne pas dire à l’autre ce qu’on pense de telle ou telle chose; de ne pas offrir d’excuses pour justifier certains actes; de changer d’avis; d’être illogique en prenant des décisions.”